Santé

Covid-19 : le point sur la chloroquine

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La polémique autour de ce vieil antipaludéen annoncé comme prometteur contre Covid-19 n’en finit plus d’enfler. Alors que les données sont encore limitées, le Haut Conseil de santé publique en France recommande de ne pas l’utiliser, sauf pour les cas graves hospitalisés.

Chloroquine

Une boîte de Plaquenil, nom commercial de l’hydroxychloroquine.

Damien Meyer / AFP

Le Haut Conseil de santé publique a approuvé l’utilisation de la chloroquine pour les cas graves hospitalisés de Covid-19 sur décision collégiale uniquement. Elle recommande de ne pas l’utiliser dans toutes les autres situations. A fortiori, les particuliers ne doivent surtout pas l’utiliser en dehors d’une prescription médicale circonstanciée, la molécule pouvant provoquer des effets secondaires très graves si elle est mal dosée. Pour exemple, un homme est mort cette semaine en Arizona (États-Unis) en tentant l’automédication à la chloroquine pour se prémunir de Covid-19. Son épouse, elle, est hospitalisée dans un état grave pour la même raison. 

Qu’est-ce que la chloroquine ?

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C’est une molécule synthétique mise au point dans les années 1940, la plus utilisée dans le traitement préventif ou curatif du paludisme. Elle est aussi employée pour réduire l’inflammation dans certaines maladies auto-immunes comme la polyarthrite rhumatoïde. Sa marge thérapeutique est étroite, c’est-à-dire qu’il y a peu d’écart entre la dose utile et la dose toxique. Elle ne doit donc en aucun cas être prise hors prescription médicale. Mais ses effets secondaires indésirables sont parfaitement connus. Elle est ainsi commercialisée depuis 1949 par le laboratoire Sanofi en France sous le nom de Nivaquine. Son agoniste, l’hydroxychloroquine, est mieux toléré, et figure sur la liste des médicaments essentiels de l’OMS (2019). En France, c’est Sanofi qui la commercialise sous le nom de Plaquenil.

Pourquoi son utilisation contre Covid-19 fait débat ?

Les propriétés antivirales de ces deux molécules sont connues de longue date. Mais les effets prometteurs in vitro n’avaient jamais été reproduits en clinique, chez l’humain. Jusqu’à ce que des chercheurs chinois annoncent à la fin du mois de février la conduite d’essais concluants sur une centaine de malade de Covid-19. Parmi eux, le Pr Zhong Nanshan, découvreur du Sras, qui a joué un rôle déterminant contre l’épidémie de 2002, lorsqu’il était directeur de l’Institut des maladies respiratoires de Canton. Une voix qui compte, certes, sauf que les données de ces essais ne sont ni publiées ni communiquées dans leur détail. 

En France, cela suffit à alerter le Pr Didier Raoult, directeur de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée Infection à Marseille, qui travaille depuis plus de 20 ans avec ses équipes sur la chloroquine contre les infections bactériennes intracellulaires. Le chercheur de réputation mondiale, fort en gueule et sûr de son coup, va pousser à l’utilisation de la chloroquine à travers des vidéos publiées par l’IHU. Ayant reçu l’autorisation de mener une premier essai clinique à Marseille, il publie des résultats présentés comme concluants sur 24 patients. Un échantillon très faible qui ne permet pas d’obtenir des résultats significatifs, d’autant plus que la méthodologie de l’étude est particulièrement faible. Le dimanche 22 mars, l’IHU publie néanmoins un communiqué cosigné par six de ses chercheurs, annonçant que la chloroquine sera utilisée au sein de ce centre d’excellence pour les patients fébriles testés positifs comme pour ceux peu symptomatiques qui présenteraient des lésions pulmonaires. Ils jugent leurs données suffisantes.

Une décision bien trop prématurée pour d’autres aux vues de l’absence de données solides sur le bénéfice potentiel du traitement. Ces derniers plaident ainsi pour attendre des résultats concrets d’autres essais qui ont été lancés depuis, résultats qui seront connus d’ici deux à trois semaines, avant de recommander plus largement le recours à ce traitement, ou pas. Deux inquiétudes principales sont largement partagées dans la communauté médicale. D’abord, que l’espoir incertain en la chloroquine se révèle une fausse piste et cause finalement plus de troubles qu’autre chose. D’autre part, que les annonces bruyantes et répétées du Pr Raoult conduisent certaines personnes à tenter de se procurer le médicament pour se l’auto-administrer, ce qui, étant donné la toxicité potentiellement mortelle de la chloroquine, pourrait faire du dégât. “Je suis complètement écœurée par ce qu’il se passe. Sur la base d’un essai absolument contestable sur le plan scientifique et qui ne prouve rien, on expose les gens à un faux espoir de guérison pour une maladie dont on sait qu’au bout de quelques jours dans 95 % des cas, on en guérit spontanément”, dénonçait, hier, Karine Lacombe, infectiologue et cheffe de service à l’hôpital Saint-Antoine (Paris).

Le Haut Conseil de la santé publique, lui, a finalement validé le recours à la chloroquine, mais uniquement pour les cas graves hospitalisés et sur la base d’une décision collégiale de médecins, dans une démarche qu’on peut qualifier de “compassionnelle”. Il ne le recommande dans aucun autre cas.

En résumé, il est des temps de tâtonnements et d’incertitude dans la production du savoir scientifique qui se marient mal sur le plan médiatique avec le sentiment d’urgence diffusé par une épidémie. Il ne faut pas oublier que même les traitements les plus prometteurs peuvent s’avérer décevants à la lumière d’essais rigoureux. C’est ce qui arrive par exemple à la piste du Kaletra.

La chloroquine fait-elle l’objet d’essais cliniques ?

Depuis la publication du consensus chinois recommandant la chloroquine, une petite dizaine d’essais sur l’homme ont été lancés dans le monde. En Corée du Sud (150 participants), en Chine (30 participants), en Norvège (202 participants), aux États-Unis (1500 participants), au Mexique (500 participants), en Espagne (3040 participants)… En Europe, le projet Discovery, coordonné par l’Inserm dans le cadre du consortium Reacting, qui vise à tester et comparer quatre stratégies thérapeutiques, a finalement inclus l’hydroxychloroquine comme cinquième stratégie dans cet essai conduit sur 3200 personnes. 

Y a-t-il des stocks de médicaments disponibles au cas où son efficacité serait démontrée ?

Sanaofi, Novartis, Bayer, Mylan… Plusieurs laboratoires fabriquent des médicaments à base de chloroquine ou d’hydroxychloroquine. En France, Sanofi a déjà annoncé mettre à disposition un stock pour les essais cliniques lancés et, éventuellement, un traitement plus large des patients dans le cas où les tests seraient concluants. “Nous avons en stock 350 000 boîtes que nous mettons à disposition, et qui correspondent à environ 350 000 patients”, a précisé Olivier Bogillot, président de Sanofi France, ajoutant se “préparer activement pour répondre en termes de production si les résultats sont confirmés, et donner ce médicament à un nombre maximum de patients.” Si les stocks sont déjà importants dans le monde, il sont en principe destinés à prévenir et traiter le paludisme. Dans le cas hypothétique où ces médicaments seraient utiles contre Covid-19, il faudrait donc en accélérer la production pour éviter la pénurie, d’un côté comme de l’autre.

Le gouvernement marocain qui a décidé de traiter les patients positifs au Covid-19 avec de la chloroquine vient pour cela d’acheter tous les stocks de Nivaquine de l’usine Sanofi de Casablanca. “Un stock destiné exclusivement au marché marocain et non à l’exportation”, précise ainsi le laboratoire qui indique également que le produit n’est pas exporté à partir du Maroc.

Tous les laboratoires qui produisent et commercialisent ces médicaments à grande échelle sont sur le qui-vive. Aux États-Unis, Bayer a annoncé offrir trois millions de comprimés commercialisés sous le nom de Resochin. Le géant israélien Teva a lui promis d’ici à la fin du mois six millions de comprimés à destination des États-Unis. En Suisse, Novartis s’est dit prêt à livrer jusqu’à 130 millions de doses d’ici à fin mai, incluant les 50 millions de doses déjà en stock, tout en travaillant sur l’augmentation de sa production. Une démarche déjà engagée par le laboratoire Mylan qui a relancé sa production en Virginie-Occidentale aux États-Unis.Selon nos confrères d’Industrie Pharma, “en s’appuyant sur son stock actuel de principe actif, Mylan pourrait produire jusqu’à 50 millions de comprimés et traiter plus de 1,5 million de patients. Le laboratoire, qui dispose de trois sites de production en France, annonce aussi travailler à augmenter sa production d’hydroxychloroquine en dehors des États-Unis.”

Source: Sciencesetavenir.fr

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