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Elisabeth Moreno : «Combattre le sexisme est un défi culturel et un enjeu de civilisation»

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Elisabeth Moreno estime avoir elle-même déjà été victime de sexisme au travail. [JOEL SAGET / AFP]

Insidieux, le sexisme s’insinue dans nos rapports et les dégrade, notamment au travail. Qu’il s’exprime au travers de mots, gestes ou attitudes, il a pour effet d’inférioriser les femmes, dont la carrière est ainsi entravée. Ce mardi 25 janvier, journée nationale de lutte contre ce phénomène, Elisabeth Moreno, ministre en charge de l’Egalité entre les femmes et les hommes, dénonce une «société toute entière […] malade du sexisme».

La cérémonie annuelle de l’initiative #StOpE (Stop au sexisme ordinaire en entreprise), organisée ce jour sous son haut patronage, a justement pour vocation d’impliquer les entreprises dans la lutte contre ces discriminations. Depuis la création de ce programme, en 2018, plus de 140 organisations l’ont rejoint, s’engageant à mettre en place au minimum une action par an pour lutter contre le sexisme au travail.

Pourquoi est-ce important pour vous de soutenir une initiative telle que #StOpE ?

Comme l’affirmait le Président de la République en novembre 2017, «notre société toute entière est malade du sexisme». Et au pays de l’égalité, il est insupportable que les femmes – qui représentent la moitié de l’humanité – soient encore si souvent victimes de discriminations, de violences et de préjugés qui les empêchent de s’accomplir pleinement.

En tant que ministre en charge de l’Egalité entre les femmes et les hommes et en tant qu’ancienne cheffe d’entreprise, je me réjouis que des organisations professionnelles s’engagent dans ce combat contre les violences faites aux femmes.

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Car ce combat, hier enseveli sous l’indifférence collective et aujourd’hui au cœur de l’actualité, nécessite la mobilisation de toute notre société. Et nous sommes tous concernés. Je salue donc le fait que plus de 140 organisations professionnelles soient aujourd’hui signataires de la charte «Stop au sexisme ordinaire en entreprise».

Le monde du travail est-il particulièrement propice au développement du sexisme ?

Le monde du travail est composé d’organisations humaines, les entreprises n’échappent donc pas à ce fléau. Elles ne sont pas étanches aux phrases ambiguës, aux blagues lourdes, aux remarques dégradantes ou aux gestes déplacés voire au harcèlement et aux violences sexistes et sexuelles.

Cette réalité a été trop longtemps sous-estimée et est restée dans l’ombre. Pourtant, comme le révèle le baromètre de #StOpE, lancé en 2021, 82% des femmes interrogées affirment être régulièrement confrontées à des attitudes ou des décisions sexistes au travail et 93% d’entre elles considèrent que ces attitudes freinent leur efficacité professionnelle.

Ces injustices individuelles ont non seulement un impact sur les performances individuelles mais elles comportent aussi un risque pour la santé. Le sexisme constitue donc aussi une forme de plafond de verre qu’il est temps de briser.

C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai ardemment soutenu la loi du 24 décembre 2021 portée par Marie-Pierre Rixain et Christophe Castaner, visant à promouvoir l’égalité économique et professionnelle. Elle prévoit notamment des dispositifs de lutte contre les stéréotypes à l’école et dans les universités et des dispositions contraignantes pour favoriser la présence des femmes dans les instances dirigeantes des entreprises. De nombreuses études ont par ailleurs prouvé l’impact positif de la mixité sur les performances des entreprises et le bien-être des salariés.

Rencontre-t-on le sexisme dans toutes les catégories socio-professionnelles ?

Le sexisme ne connaît aucune frontière géographique, culturelle, générationnelle ou sociale. Il s’immisce partout dans notre société. Le combattre est donc un défi culturel et un enjeu de civilisation.

Et j’en ai l’intime conviction, il s’agit d’un combat qui rehausse notre société. Car une société meilleure pour les femmes est une société meilleure pour tous. C’est dans cet esprit que le Président de la République a fait de l’égalité entre les femmes et les hommes la Grande cause de son quinquennat. Il était temps qu’aux plus hautes fonctions de l’Etat on se saisisse de ces inégalités qui non seulement blessent et humilient mais qui impactent notre cohésion sociale.

Sous quelles formes s’exprime ce «sexisme ordinaire» au travail ?

Le sexisme au travail est protéiforme. Selon le baromètre 2021 de #StOpE, 8 femmes sur 10 affirment avoir déjà entendu des blagues à caractère sexiste et près de la moitié a déjà été l’objet de propos disqualifiants, remettant en cause leurs compétences.

Je me souviens par exemple de ces rendez-vous commerciaux dans lesquels très souvent on me prenait pour l’assistante des personnes que je manageais. Ces actes, qui peuvent être quotidiens, ne sont plus acceptables et les employeurs doivent être sensibilisés à ces enjeux. Tout le monde a à y gagner. En toile de fond, c’est de l’enjeu de la réelle égalité professionnelle entre les femmes et les hommes dont il s’agit.

Quels sont les risques et conséquences pour les femmes qui en sont victimes ?

Stress, auto-dévaluation, perte de confiance et d’estime de soi, sentiment de culpabilité, troubles du sommeil, isolement, etc. Les différentes formes de violences sexistes et sexuelles au travail peuvent avoir des répercussions importantes et rapides sur la santé physique et psychologique des victimes.

Sans parler de l’impact sur le long terme dans l’attractivité et la rétention des talents car tout finit par se savoir et cela rejaillit fatalement sur la réputation de l’entreprise. La libération de la parole des femmes pour dénoncer les violences qu’elles subissent dans l’entreprise est dans ce sens salutaire.

Malheureusement, trop souvent elles craignent de perdre leur emploi ou d’être décrédibilisées et «placardisées». Il est de la responsabilité des entreprises de créer des environnements de travail favorisant la dénonciation des violences sexistes ou sexuelles d’où qu’elles proviennent.

Concrètement, quel accompagnement propose-t-on aujourd’hui aux femmes victimes de sexisme au travail ?

Dans le cadre des actions menées par le gouvernement, nous avons renforcé la formation en matière d’accompagnement pour les avocats, les représentants des syndicats, les membres des comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail, les branches professionnelles, ainsi que les professionnels du corps d’inspection et de contrôle du ministère du Travail.

Cet accompagnement nécessite avant tout la connaissance des droits à la fois par les salariés et les employeurs. Pour cela, nous travaillons étroitement avec le Défenseur des droits. Par ailleurs, des associations, comme l’association européenne contre les violences faites aux femmes, existent pour accompagner les victimes ainsi que les personnes qui préfèrent s’informer à l’extérieur de leur entreprise.

Comment le gouvernement œuvre-t-il pour prévenir/lutter contre ce phénomène ?

Depuis 2017, nous avons déployé toute une série d’actions. Ainsi, le 9 mai 2018, un plan d’action a été lancé par mon ministère et le ministère du Travail pour résorber les inégalités salariales, lutter contre les violences sexistes et sexuelles au travail. Ce plan, fruit de la concertation avec les partenaires sociaux, prévoit 15 actions visant notamment à mieux informer et sensibiliser les salariés ainsi qu’à mieux accompagner les victimes.

Ce plan a conduit à un renforcement des obligations des employeurs en matière de prévention des violences sexistes et sexuelles dans l’entreprise, à travers la loi du 5 septembre 2018. Celle-ci oblige par exemple les employeurs à désigner un référent ou une référente en matière de lutte contre le harcèlement sexuel et les agissements sexistes dans toute entreprise employant au moins 250 salariés. Par ailleurs, en juillet 2017, mon ministère a établi une convention avec le Défenseur des droits afin d’améliorer la prise en charge des victimes de harcèlement sexuel au travail.

Au niveau international, la France a ratifié, le 8 novembre dernier, la convention n°190 de l’Organisation internationale du travail relative à l’élimination de la violence et du harcèlement dans le monde du travail. Cette convention constitue la première norme internationale en la matière et rappelle le rôle central des employeurs en matière de prévention de la violence et du harcèlement.

Enfin, le 25 novembre dernier, journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, j’ai lancé le Manifeste des acteurs économiques contre les violences faites aux femmes, signé par 12 entreprises engagées. Ce Manifeste inclut 10 actions spécifiques pour combattre ce fléau qui nous concerne tous.

Source: cnews.fr

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